mardi 1 mai 2018

Le 1er mais

Comme chaque année la « Fête du Travail » est marquée par des défilés syndicaux, et comme chaque année le constat est implacable : les syndicats défilent chacun de leur côté,  avec des mots d’ordre disparates, en affichant leur faiblesses, comme le titre d’ailleurs « Le Monde » ce matin: « 1er Mai : démonstration de faiblesse syndicale ».
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Or, si aujourd’hui le 1er mai est pour beaucoup de nos concitoyens surtout synonyme de jour férié (instauré en 1919), il avait à l’origine pour objectif de célébrer les combats et les victoires des « travailleurs ». Il était une journée qui permettait à tous de se remémorer le « chemin accompli » dans une optique de « progrès social ». Ici il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas de victoire récente à célébrer, les dernières avancées sociales auxquelles on pourrait penser datant du premier mandat de François Mitterrand (la retraite à 60 ans en 1982 depuis très largement remise en cause, la cinquième semaine de congés payés et les 39 heures toujours en 1982). Certains pourraient aussi invoquer l’instauration des 35 heures au début des années 2000 sous le gouvernement Jospin, mais l’application de cette mesure a été loin d’être uniforme et ses effets diversement perçus, notamment dans certains secteurs comme l’hôpital.
 
Concrètement depuis plus de 30 ans en matière de droits des salariés et d’avancées sociales le bilan est plus que maigre, et c’est plutôt à un lent détricotage des acquis qu’on a assisté ; on sait bien que ce mouvement d’affaiblissement de la protection sociale est lié à la grande offensive idéologique et politique, qu’on pourra qualifier de « néolibérale » pour simplifier, menée aux Etats-Unis et en Europe occidentale. SI cette vague néolibérale a été couronnée de succès c’est aussi parce que les formes traditionnelles d’opposition au moins-disant social se sont révélées inopérantes, infructueuses. Dans ce contexte les syndicats n’ont pas ou peu joué leur rôle de défense des salariés.

On peut penser par exemple que la/le (droit de) grève, droit qui a une valeur constitutionnelle dans notre République, est devenue un moyen d’action de moins en moins adapté (d’ailleurs le nombre de jours de grève en France baisse de façon structurelle depuis 30 ans).  Les dernières grèves qui ont « réussi » sont celles de 1995 à l’époque du gouvernement Juppé, et la grève SNCF qui a lieu actuellement ne semble pas en mesure d’infléchir la politique d’Emmanuel Macron sur le ferroviaire.
Pratiquement Il est de plus en plus difficile de faire grève et cela est très pénalisant pour les salariés (non paiement des salaires principalement, surtout dans le secteur privé). En conséquence on continue à voir des grèves dans le public et de moins en moins dans le privé, mais elles sont alors le plus souvent perçues négativement, car elles pénalisent  les usagers d’une part, et apparaissent comme l’instrument de défense de privilégiés d’autre part.
De la même façon le rôle des salariés au sein des instances de décision dans les entreprises reste marginal et il y a eu très peu d’évolutions en la matière au cours des dernières années malgré les beaux discours sur la « gouvernance éthique » ou la Responsabilité Sociale des Entreprises (on regardera avec attention ce que donnera la réflexion en cours sur l’objet social des entreprises). On peut même affirmer que la gouvernance des entreprises, surtout pour les plus grandes, au cours des dernières décennies a été encore plus déformée en faveur des actionnaires, au détriment des autres parties prenantes (salariés, clients, tiers).

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En France la situation syndicale est particulièrement mauvaise : les syndicats y sont faibles avec un taux de syndicalisation très bas, leur financement est opaque notamment en liaison avec la gestion de la formation professionnelle, et leur stratégie est avant tout défensive, particulièrement dans certains secteurs spécifiques – on pense par exemple à la SNCF. An final les syndicats français apparaissent au mieux comme décalés et au pire comme dépassés. Dans tous les cas ils sont peu représentatifs et ils sont inefficaces.
Or cette question de l’efficacité nous paraît fondamentale, d’autant plus un jour de Fête du Travail; quelles sont les formes d’action qui, en 2018, peuvent être pertinentes pour défendre les salariés et conquérir de nouveaux droits ? Quels sont les moyens d’établir un rapport de force et les conditions d’une négociation favorable aux « travailleurs » ? En un mot comment inventer de nouveaux modes et/ou de revendication de conflit qui soient légitimes, performants et réalistes ?

Il faut aborder cette question de front, ce qui a l’évidence passera par une remise en cause profonde des syndicats actuels et de leur représentativité ; on esquissera ici quelques pistes, mais pour certaines d’entre elles il faudra une impulsion politique :
·       Remise en cause des mécanismes de représentativité des syndicats, permettant l’émergence de nouvelles organisations et supprimant le monopole de fait exercé par les centrales actuelles
·       Refonte complète du financement syndical, permettant une transparence totale des fonds collectés. Le financement public doit être garanti et pérenne. Comme pour les parlementaires des mécanises de limitation des mandats dans le temps doivent être prévus.
·       Extension et approfondissement du rôle des représentants des salariés (y compris pour les entreprises de moins de 5000 salariés) au sein des organismes de gouvernance, comme les conseils d’administration. Les voix des représentants des salariés doivent représenter au minimum 20% des voix du CA et disposer d'un veto et/ou d'un droit d'alerte pour certaines décisions.
·       Mise en œuvre de nouveaux mode d’actions sur le terrain : par exemple en privilégiant les grèves du zèle qui peuvent parfois simplement signifier assurer un vrai service au client !, ou en fournissant des prestations gratuitement. Dans tous les cas il apparaît urgent d’imaginer des modalités de revendication qui associent les clients ou les usagers, et qui les pénalisent le moins possible. Dans un environnement où la bataille de l’opinion est cruciale cela est un élément clé pour la réussite des actions  qui sont menées.

Ces réflexions peuvent bien évidemment être discutées, critiquées, améliorées, mais si nous souhaitons que le 1er mai permette à nouveau de célébrer des conquêtes sociales, nous ne pourrons pas faire l’économie d’un débat sur ce sujet.

MàJ à 20h, le 1 er mai: les violences - évidemment condamnables - constatées dans le cortège de Paris vont en outre focaliser l'attention sur ce seul sujet occultant tout débat sur les aspects sociaux des manifestations du 1er mai.

Chem Assayag

lundi 2 avril 2018

Emmanuel Macron : le thatchérisme à la française ?

Mars 1984/mars 1985 : la grève des mineurs britanniques donne lieu à un conflit social long et dur, qui se termine par leur défaite. Il marque le début d’un affaiblissement majeur du syndicalisme en Grande Bretagne. En revanche pour Margaret Thatcher, Premier Ministre, il s’agit d’une victoire symbolique importante, qui va asseoir son crédit politique et faciliter la mise en place de sa politique conservatrice et libérale.

France, avril 2018 : le personnel de la SNCF, et notamment le personnel roulant, entame une grève de grande ampleur, qui est prévue pour durer trois mois. 


A priori ces deux évènements sont à la fois éloignés dans le temps et géographiquement, et leur rapprochement peut paraître étrange. Je crois au contraire que cela fait sens de les relier.
Le conflit de la SNCF est le premier conflit social majeur qu’Emmanuel Macron et son gouvernement doivent affronter. Or tout est fait à la fois pour l’instrumentaliser, le dramatiser et le décrédibiliser.
L’instrumentalisation passe d’abord par la volonté d’aller vite et de légiférer par ordonnance, ce qui implique un dialogue social réduit ; le risque, évident, de braquer les syndicats et les personnels, est alors assumé, voire revendiqué. Il s’agit d’affirmer la volonté de « réforme » et une posture d’autorité, face à des cheminots décrits comme irresponsables. Elisabeth Borne, la Ministre des Transports peut ainsi affirmer « Je le dis clairement, personne ne peut comprendre que les syndicats de cheminots engagent une grève longue et pénalisante alors que le gouvernement est dans le dialogue."
La dramatisation consiste à insister sur l’ampleur attendue de la grève et ses effets : Guillaume Pépy, le patron de la SNCF y va d’ailleurs de sa prédiction « la grève sera très pénalisante pour [les] clients". Les français doivent savoir qu’ils vont être très impactés et ce malgré la « visibilité » sur le calendrier de la grève.
Enfin il s’agit de faire passer les grévistes pour des nantis, arc-boutés sur leurs avantages et totalement inconscients des dangers qui guettent l’entreprise (on notera en passant que, de façon étrange, ni la direction ni la tutelle de l’entreprise, ne sont eux responsables de la situation actuelle) ; pour le Premier Ministre « Il est temps d'oser mener la réforme que tous les Français savent nécessaire".

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Il faut rendre la grève impopulaire, pour la rendre intenable à terme, et partant de là faire le pari de son échec. En effet l’échec de ce mouvement est fondamental pour le gouvernement, car ce qui se jour ici ce n’est pas seulement l’évolution du statut des cheminots, ou l’ouverture du trafic ferroviaire à la concurrence. Derrière cette bataille du rail, c’est bien la capacité du gouvernement à briser toute résistance à sa politique qui est en jeu. Si une grève dure à la SNCF échoue – alors que la SNCF reste un des bastions forts du syndicalisme dans notre pays et que la capacité de nuisance des cheminots est  élevée - cela voudra dire qu’il sera très difficile de s’opposer à d’autres réformes. Cela serait un signal très fort adressé à ceux qui seraient tentés de mener des actions similaires dans d’autres secteurs. Le message serait alors « S’ils n’ont pas réussi à nous faire plier à la SNCF vous n’avez aucune chance d’y arriver ». Le gouvernement remporterait alors une triple victoire : il pourrait mener sa réforme ferroviaire, il découragerait toute velléité d’action syndicale et enfin il affirmerait sa posture de gouvernement « réformateur », qui ne recule pas.
A l’inverse, une grève qui réussirait, le gouvernement devant retarder ou revoir sa réforme, atteindrait à la fois la crédibilité du gouvernement – notamment quant à sa méthode – et donnerait surement des idées dans d’autres secteurs. Elle changerait la donne du rapport de force social.

Pour le gouvernement ce conflit à la SNCF revêt donc la même importance que le conflit des mineurs il y a plus de trente ans pour M Thatcher.
Mais au delà de cette analogie entre les grèves, il est intéressant de pousser plus loin la comparaison entre Margaret Thatcher et Emmanuel Macron ; concrètement le Président de la République mène une politique économique que ne renierait pas la Dame de fer : dérèglementation, privatisations, baisse d’impôts pour les plus aisés, volonté d’affaiblir la sphère d’influence de l’Etat, proximité avec le monde des affaires, ou encore, dans une similitude troublante, volonté de faire à tout prix de Paris une grande place financière à l’instar de ce qui avait été fait avec Londres !
E Macron qui avait intitulé son live « Révolution » semble vouloir mener en France la révolution libérale et conservatrice qui avait été mise en oeuvre en GB dans les années 80. Cette révolution n’a rien de neuf, elle a les accents du passé et d’une vision datée de l’économie.  Certains trouveront la comparaison forcée et biaisée, aussi je les invite à lire cette phrase dans la notice Wikipedia consacrée à Margaret Thatcher qui a des échos tout à fait troublants avec notre actualité : « Margaret Thatcher orchestre une réduction importante du rôle de l'État, accompagnée du renforcement de son autorité sur les domaines qu'il conserve, au détriment des corps intermédiaires. Elle lance ses réformes les plus importantes aux débuts de ses mandats, lorsque sa légitimité démocratique est incontestable. »

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De nombreux commentateurs continuent à se demander quelle est l’inspiration d’Emmanuel Macron, on leur conseillera de regarder du côté de la Dame de fer, car si le style et le parcours sont bien différents, les similitudes dans la politique sont étonnantes.

Chem Assayag

PS Comme nous tous je vais être ennuyé (pour rester poli) par cette grève. Mais je pense que ce qui se joue va bien au delà de la SNCF et mérite donc plus qu’une réaction épidermique, sachant par ailleurs que la réforme envisagée est néfaste sur de très nombreux aspects.

lundi 1 janvier 2018

Abécédaire pour commencer 2018 !


Tout d'abord permettez moi de vous souhaiter une belle année 2018. J'espère qu'elle vous apportera de la joie, de la sérénité, sans oublier une bonne santé.

Les débuts d'année sont propices aux rétrospectives (et je vous propose plus loin ma vision l'actualité, principalement économique, sous forme d'un abécédaire) et aux résolutions.

Pour Neotopia je forme le vœu d'être plus constants dans l'écriture de nos articles; nous sommes au rythme - irrégulier -  d'un article par mois ce qui insuffisant. Mais le temps manque et nous essayons de vous proposer des réflexions de qualité, alors ce n'est pas toujours facile !

J'espère aussi que notre audience grandira mais cela dépend en très grande partie de vous, lecteurs. Nous ne dépensons aucun euro en achat de mots-clés et autres mécanismes publicitaires.. notre succès repose sur votre envie de nous relayer, de nous faire connaître. Alors partagez les articles, "likez" nous, faîtes découvrir le site.

Bonne année à tous.

Chem Assayag

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A comme Amazon, l’entreprise qui a fait de son patron l’homme le plus riche du monde et vise à offrir tous les produits et services imaginables à ses clients.  Ce qui est un peu inquiétant c’est que c’est crédible.

B comme blockchain, technologie de transmission et de stockage d’informations qui a le potentiel de changer profondément, notamment,  les modèles d’interactions monétaires et juridiques.  En attendant, son application phare, le bitcoin, est surtout un outil de spéculation effrénée.

comme CETA. Traité de libre-échange entre l’UE et le Canada. Est entré en vigueur, presque clandestinement, malgré de vives oppositions. Exemple type de ce qu’il ne faudrait pas faire.

D comme Donald Trump, Président des Etats-Unis d’Amérique. Avec Kim Jong-un forme le duo tragi-comique le plus inattendu de ces dernières années.

E comme espoir. Espoir, garder il faut, comme dirait un petit personnage verdâtre.

F comme « fake news ». Nouvelles qui n’en sont pas ou qui en sont plutôt le « Canada Dry ». En revanche leurs conséquences sont bien réelles.

G comme go. Avec les victoires de l’intelligence artificielle AlphaGo, développée par DeepMind/Google, contre les meilleurs joueurs du monde le sujet de l’intelligence artificielle a acquis une plus grande visibilité. Entre visions apocalyptiques et avenirs idéalisés les débats sur le thème restent très polarisés.

H comme harcèlement. Phénomène dont sont victimes de très nombreuses femmes, devenu un enjeu de société majeur et visible.

I comme inégalités. Toujours en hausse ; aucune révision à la baisse n’est sérieusement envisagée.

J comme Johnny. Chanteur populaire français. Sa disparation a donné lieu à d’étranges obsèques officielles, mais qui en fait ne l’étaient pas.

K comme Kim Jong-un, dirigeant de la Corée du Nord. Avec Donald Trump forme le duo comico-tragique le plus inattendu de ces dernières années. 

L comme licorne. Se dit des start-up qui sont valorisés à plus d’un milliard d’euros (ou de dollars). Semble être devenu l’objectif de tout entrepreneur. « Petite start-up deviendra une grande licorne ».

M comme Macron. Président de la République française, élu au terme d’une campagne très habile et chanceuse. Mène une politique économique clairement en faveur des plus aisés et des grandes entreprises. Le Président rêvé du MEDEF.

N comme Neymar. Joueur de football et dribbleur brésilien ; a été transféré au PSG à l’été 2017 pour la somme record de 220M d’euros. Un cas intéressant de calcul de retour sur investissement.

O comme optimisation fiscale. Terme euphémisant pour désigner les stratégies sophistiquées d’évitement de l’impôt par les grandes entreprises.  L’euphémisme coûte des centaines de milliards à la collectivité tous les ans.

P comme « papers » ; désigne une série d’enquêtes journalistiques (« Panama Papers », « Paradise Papers ») mettant à jour les pratiques illégales ou quasi-illégales d’évasion fiscale, de blanchiment et d’optimisation (voir O). 

Q comme « quantitative easing » ou politique de l’argent facile mise en place par les banques centrales depuis la crise de 2008. On annonce sans cesse sa fin mais elle semble particulièrement résistante.

R comme réchauffement climatique. Terme qui devrait être remplacé par celui de dérèglement climatique qui est plus juste. Des preuves quotidiennes en sont malheureusement apportées.

S comme Station F. Immense incubateur de start-up inauguré à Paris. Imaginé et financé par Xavier Niel,  entrepreneur – qui a très bien réussi - français de la technologie et patron peu social.

T comme taxi. Exemple type d’une profession menacée par l’émergence des plateformes numériques, en l’occurrence UBER. Le match semblait perdu d’avance mais s’annonce finalement plus disputé que prévu.

U comme ultra-riches. Population en augmentation constante ; va de pair avec l’accroissement des inégalités (voir I).

V comme voiture. Objet familier dont l’avenir prend plusieurs ramifications : machines volantes, véhicules automatiques et autonomes, dronauto…

W comme Weinstein. Producteur de cinéma américain qui utilisait sa position de pouvoir pour harceler sexuellement (voire agresser) de nombreuses actrices. Synonyme de scandale.

X comme Xi Jinping.  Le président chinois a renforcé son pouvoir et dirige le pays d’une main de fer. Et la Chine s’affirme de plus en plus comme l’autre (la seule ?) grande puissance.

Y comme Yémen. Pays en proie à la guerre depuis plusieurs années. Sur fond de motifs religieux, terrain d’affrontement entre les puissances régionales. Les gagnants sont inconnus, les perdants (les populations) sont certains.

Z comme Zuckerberg. Le patron de Facebook semble désormais vouloir se présenter à l’élection américaine de 2020. Avec ou sans « fake news ? » (voir F).

samedi 11 novembre 2017

De l’écriture inclusive à la grammaire égalitaire ?

Billet invité - Simon Roblin

J’ai appris récemment que la bataille faisait rage dans certaines contrées autour d’une pratique en vogue appelée « écriture inclusive ». Novice en la matière, vaguement curieux, j’avais cru comprendre que le phénomène se limitait à quelques curiosités orthographiques  censées permettre aux femmes de signifier, au moyen de toutes les marques jugées appropriées (des expédients graphiques le plus souvent), qu’elles n’étaient pas une espèce du genre homme, ce que je leur accorde volontiers. Je découvre en lisant l’article du Monde qui suit qu’il ne s’agit plus maintenant de la seule orthographe, mais de rien de moins que l’introduction de nouvelles règles grammaticales dans l'apprentissage de la langue française. Le Manifeste des 314 enseignantes et enseignants (http://www.slate.fr/story/153492/manifeste-professeurs-professeures-enseignerons-plus-masculin-emporte-sur-le-feminin) voue les vieux manuels à l’autodafé ; Hatier, déjà, a publié son manuel inclusif ; la nouvelle Réforme est en marche. Les Académiciens sont en émoi, mais voilà qui devrait plutôt nous assurer de l'innocuité du litige. Le sort que connut la réforme de l'orthographe de 1990, pourtant dans la ligne du « progressisme » de rigueur, aurait pu les rassurer : les locuteurs que nous sommes n'en ont rien voulu savoir et la langue française n'en a rien retenu ou presque. Mais quoi ?! toucher à la grammaire.. ?
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Accordons-leur néanmoins qu’il y a de quoi être désorienté : si les ennemis sont désignés de part et d’autre, les positions de chacun des deux camps bien arrêtées, les termes du débat, si débat il y a, ne frappent pas par leur clarté. Et les éléments mis à disposition par les promoteurs eux-mêmes n’arrangent pas vraiment les choses. Ainsi, sur le site « officiel » consacré à l’écriture inclusive (http://www.ecriture-inclusive.fr/) peut-on télécharger le « Manuel » de référence, celui qui vous permettra de « faire progresser l’égalité femmes · hommes par votre manière d’écrire » (on aura noté la subtilité, moyennant un Alt+0183 aisé comme tout à mémoriser). Un manuel conçu et édité par une « agence » (de communication ?), l’agence Mots-clés, et tout cela sous le haut patronage, non pas seulement de Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi… de Michel Foucault. Je cite la citation dont l’agence a fait son mot d’ordre, tirée de sa Leçon inaugurale au Collège de France : « Le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer ». Pas besoin d’être professeur au Collège de France, du reste, pour comprendre que par le « discours », par son concept de discours-bataille, comme il l’abrégeait, Foucault désignait précisément un « ordre » irréductible à celui de la langue, et qui à ce titre échappait tant aux linguistes qu’aux grammairiens.

Les nouveaux réformateurs et promoteurs de « l’inclusivité », militants de l’égale « représentation » dans le « langage », ne veulent, eux non plus, rien savoir de la linguistique : la langue n'a à leurs yeux ni consistance propre ni autonomie. Mais ils ne veulent à l’évidence rien savoir du discours non plus. La seule affaire sérieuse, en définitive, c’est la grammaire ; or les grammaires n'étant que collections de règles, et les règles, pures conventions, grammaires et règles peuvent être défaites comme elles ont été faites : par décret. "Ne dites pas...", "Dites...". N’étant pas en position de décréter, bien sûr, ils proposent à qui veut s’en emparer ce qu’ils ne peuvent imposer. Bien peu foucaldiens en vérité quant au discours (cet « obscur ensemble de règles anonymes » qui avait aussi peu à voir avec la parole qu’avec la langue), bien plutôt grammairiens par profession, les « inclusionnistes » ne semblent pas se proposer pour autant de se faire les Vaugelas modernes des usages minoritaires. Ce ne sont à bien les entendre ni les « pratiques discursives », ni l'exercice de la parole ordinaire, qui font la langue ; seule une élite éclairée – alliance de pédagogues progressistes et de communicants militants – en sait assez sur son pouvoir pour s’octroyer le droit – et même se faire un devoir – de mettre fin à l'ordre patriarcal dont la langue véhicule les valeurs et conforte le règne.

J’en viens maintenant au cœur de la nouvelle revendication. On peut la regarder sous un angle pratique ou l’examiner d’un point de vue théorique.

Sous l’angle purement pragmatique, puisque la démarche est fondée sur une stratégie de communication revendiquée comme telle, il me semble que les effets à en attendre sont rien moins que certains : si les Académiciens ont échoué à imposer leur « cout » (leur « évènement » n’a-t-il pas connu une meilleure fortune parce que de nombreux locuteurs, appliquant spontanément la loi de construction analogique identifiée par Saussure, faisaient déjà d’eux-mêmes la « faute » que la règle devait un jour consacrer correction ?), les Inclusifs auront-ils plus de succès avec leurs innovations graphiques arbitraires ? On peut en douter. On peut aisément imaginer, en revanche, comment l’adoption ou la non-adoption des nouvelles règles deviendront, à défaut de faire avancer la cause de l’égalité, des marqueurs « politiques » – ou plutôt sociologiques – qui fourniront un nouveau critère de division des sujets parlants en réactionnaires et progressistes (les seconds retireront du recours à l’écriture inclusive ce que Foucault, justement, appelait le « bénéfice du locuteur », ou « de la locutrice » si l’on préfère, les autres se répartiront en « machistes » ou « soumises », selon le sexe du sujet). 

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La question théorique est plus complexe. Selon les termes du Manifeste des 314, on cessera d’imposer comme seule acceptable la règle selon laquelle "le masculin l'emporte sur le féminin comme le mâle est supérieur à la femelle", formule dont il est probable que peu d’entre nos contemporains ne ressentiront pas le ridicule (et ils verront d’autant moins la domination masculine en acte dans l’énoncé qu’ils reconnaîtront plus sûrement dans la justification donnée par l’énonciateur une rationalisation a posteriori de sa méconnaissance patente de la nature des règles linguistiques). À la place de la règle unique, on proposera aux élèves un libre choix entre trois règles, les deux règles alternatives étant : la règle opposée (le féminin l’emporte parce qu’« ainsi soit-elle ! ») ; la « règle de proximité », qui « consiste à accorder le genre et le nombre de l'adjectif avec le plus proche des noms qu'il qualifie, et le verbe avec le plus proche des chefs des groupes coordonnés formant son sujet » (définition wiki), règle dite également « latine », et dont les signataires rappellent à bon droit qu’elle a longtemps prévalu sur la règle enseignée de nos jours. La chose est du reste si bien attestée que l’usage aujourd’hui dominant et la règle de proximité cohabitaient encore chez certains auteurs classiques, tel Racine (Athalie, 1691) : « Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières ». (Les esprits subtils objecteront sans doute qu’il ne faisait là que se plier aux contrainte de rythme et de rime, ou que peut-être les jours n’étaient pas entiers… mais cela ne change rien au fond, et on pourrait multiplier les exemples.) C’est ici que les choses deviennent intéressantes. Car les catégories de genre mobilisées par la règle latine ne distinguent nullement « personnes » et « choses », « objets » et « sujets », non plus qu’« être animés » et « être inanimés », « animaux » et « êtres humains »… Cela tient peut-être tout simplement au fait que les adjectifs de genres « masculin » et « féminin » sont ici des catégories grammaticales, et non biologiques, sociales, ou de genre. Il n’y a pas plus de raison ontologique au caractère « masculin » du nom Pouvoir en français qu’au caractère « féminin » du mot Macht en allemand ; le français n’est pas plus « sexiste » que le latin, ni l’allemand plus « neutre », ou « égalitaire », au regard des genres que le français, du seul fait qu’il comporte trois genres, dont un neutre. La règle latine d’accord du genre, les trois règles d’accord au même titre, ne traitent que de genres grammaticaux, non d’individus sexués ou « genrés ».

Il me semble que règne dans toute cette affaire une grande confusion, chez les promoteurs de la réforme comme chez ses détracteurs. Où passent selon eux les nombreuses frontières mises en question par l’objet du litige : entre l’ordre linguistique et les autres ordres mis en jeu (social, politique, biologique…) ? entre ordre linguistique et ordre grammatical ? et entre langue et discours ? Que dans le champ du discours, qu’on l’entende au sens de Foucault ou au sens ordinaire, la lutte fasse rage, c’est difficilement contestable ; que la grammaire et son enseignement méritent d’être mis en question, on en conviendra aisément ; que la grammaire voire la langue même soit sexistes, cela n’a rien d’évident et réclame au minimum une explication, pour ne pas dire une démonstration. Roland Barthes, qui n’avait pas hésité quant à lui à dire la langue « fasciste », avait pointé que l’enseignement de la grammaire, l’apprentissage scolaire de la langue, sont tout sauf neutres : enseigner la langue et enseigner la littérature, c’est tout un ; la langue objet d’enseignement ne véhicule pas seulement, par les « performances » littéraires auxquelles elle donne lieu comme par les analyses grammaticales auxquelles elle donne prise, les règles du « bien parler » ; elle engage tout un monde de représentations, elle assigne des positions aux sujets parlants. Il en concluait plutôt pour sa part que c’était moins les règles qu’il fallait changer que l’enseignement qu’il fallait subvertir : les littératures sont innombrables, les voies d’analyse du corpus littéraire multiples ; j’ajouterai que les grammaires sont plusieurs (pour ne citer qu’un exemple, Damourette et Pichon, ces deux iconoclastes à qui leurs pairs reprochaient de recueillir dans la rue les seuls exemples qu’ils ne prenaient pas dans les romans, ne le cèdent en rien en sérieux théorique au père Grevisse).

Au moment d’achever ce billet, je m’aperçois qu’un premier pas vers la clarté consisterait peut-être à séparer résolument deux démarches que les « 314 » auraient à mon sens bien tort d’associer : celle des praticiens de l’enseignement qu’ils sont et celle de communicants dont l’intervention, c’est le cas de le dire, ajoute encore à la confusion des genres. A moins que le seul responsable de l’association, outre l’auteur de l’article du Monde, soit votre humble serviteur ; avouons cependant que la conjoncture n’aide pas beaucoup à y voir clair.


Simon Roblin

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