vendredi 29 janvier 2016

Bureaucratie, Game of Thrones et choc de simplification

Comme annoncé, je poursuis mon précédent post dans ce qui va s'avérer être au final une trilogie qui est née de la collision de plusieurs lectures et notamment de Bureaucratie (en anglais "« The Utopia of Rules: On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy ») de David Graeber, ethnologue/économiste et gauchiste/anarchiste. La lecture en est rafraîchissante. L'exergue du livre, que j'ai reproduit en image à gauche de ce texte, donne une assez bonne idée de l'approche.

Un traité d'anthropologie peut être assommant (ou pas) mais Graeber sait faire le job et raconte notamment sa déception par rapport aux attentes soulevées par la Science-Fiction de son enfance. Autant dans une époque précédente, les prédictions de Jules Vernes se sont avérées étonnamment vraies (pas toutes bien sûr), autant force est de constater qu'il n'y a pas de voiture volante en 2016 (chose qui me frappe depuis plusieurs années et dont je m'ouvre régulièrement avec ma fille de 9 ans). Graeber opte également pour une approche métaphorique en s'appuyant sur Star Trek ou les écrits de Tolkien. Comme je ne veux pas paraphraser son livre et que je connais mal tout ça, j'ai opté pour Game of Thrones.

Game of Thrones décrypté

Petit disclaimer : je ne suis pas un fan absolu de Game of Thrones (GOT) dans le sens où il se pourrait fort bien que je commette des confusions propres à faire hurler les fans. Par ailleurs, étant à jour de la diffusion, je ne puis que dire : ATTENTION SPOILER. Je cite plus volontiers les éléments de la série en anglais car je la regarde en VO, n'y voyez aucune volonté de frime.


Alors commençons par le commencement. Le monde de GOT est-il une métaphore géographique, dans le sens où les différents royaumes représenteraient des pays ou continents du monde actuel (certaines des cités "libres" pourraient assez bien mimer Dubaï par exemple) ou cette géographie relève-t-elle d'une métaphore des différents aspects d'un même monde, le nôtre ? J'opte pour la seconde.

Il faut tout d'abord s'occuper de l'ultime frontière, "The Wall", muraille de glace hérissée de forteresse, qui sépare le monde "civilisé" (enfin façon de parler) du monde glacé occupé par les wildlings (les sauvages). Et la menace d'hiver longs et capricieux (plusieurs années ? avec des fréquences variables ?) plane sur les esprits ("Winter is coming"), des hivers où des créatures malfaisantes, mythiques et quasi-invincibles sont libérées. Là encore, il serait facile d'y voir une métaphore géographique du type "Rome contre les barbares". J'y vois plus une allégorie des périls qui menacent notre civilisation à intervalles réguliers et où la barbarie se déchaîne (Staline et Hitler dans les années 30, Mao dans les années 50, l'islamisme radical aujourd'hui ?). 

Le Wall est donc le bien faible rempart qui sépare le monde du déchaînement de la barbarie, l'ironie étant que que ce sont des réprouvés (les black crows) qui assurent la surveillance. Ce qui marque ensuite GOT, c'est bien sûr la lutte acharnée pour le trône de fer à King's landing. Des Houses se battent pour le pouvoir, toutes revendiquant la légitimité sur le royaume en se fondant sur la lignée. Bien que King's landing soit tout sauf une démocratie, les Houses font aisément figure de partis politiques. Evidemment, ils n'ont pas vraiment de programme, juste la soif du pouvoir mais ça ne fait que renforcer la comparaison, non ? Westeros (le monde des 7 provinces dirigé depuis le trône de fer) est au final relativement invariablement dirigé par un leader incompétent & belliqueux (suivez mon regard). Ainsi, les valeurs qui sont dans tous les bouches, notamment l'honneur, ne sont qu'une vaste fumisterie qui masque très mal la réalité du pouvoir, corrompu et impuissant. Tout cela nous est bien connu. Evidemment, les ardeurs du roi sont tempérées par l'administration (the small council) et une gouvernance parallèle est menée par des intrigants (Lord Varys ou Baelish). Le spectre de l'administration formatée par l'ENA et de Bercy est ici bien marqué (à noter que je fais des comparaisons françaises mais que cela peut aussi bien s'appliquer aux US).

La religion est bien présente ("By all the old and new gods") mais également complètement absente à Westeros. Elle est dans relativement toutes les bouches mais personne ne semble prendre réellement au sérieux ses préceptes. C'est plus une ombre portée, un "par Toutatis" coutumier, une "religion zombie" dirait Emmanuel Todd. La plus forte absence, c'est celle du peuple. La populace, crasseuse, gueularde, est toujours réduite au rôle de figurant. On connaît peu ses conditions de vie (assez mauvaises visiblement), ses aspirations et les seuls personnages qui en sont issus ne sont sous les projecteurs de la série que s'ils ont quitté leur condition. On ne peut donc être que frappé par les inégalités sociales flagrantes de ce monde et le fait de la déconnexion totale entre le peuple et les élites. La seule chose dont on peut être à peu près sur, c'est de l'hostilité du peuple envers ses dirigeants : il est à peu près aussi sur pour le roi de parcourir seul les venelles de King's landing que pour Manuel Valls ou Nicolas Sarkozy d'aller à la Courneuve non accompagné après 22 heures.

Et dans tout cela, qui a le pouvoir au final ? La maison Lannister. Pourquoi ? C'est simple, elle est la plus riche ("The lannister always pay their debt"). On ne connaît pas le détail de l'économie de la famille mais il semble que sa fortune soit obtenue via des mines. Peu importe : l'argent amène le pouvoir (qui amène l'argent). Ned Stark, venant de Winterfell pour servir le roi en tant que Hand of King (premier ministre, en somme) y perdra sa tête. Il a la courage, l'esprit chevaleresque, une certaine honnêteté mais il n'a pas l'argent, il ne peut donc qu'envisager une courte course aux marges du pouvoir avant de passer sous l'acier du bourreau. Tout au long de la série, la maison Stark, qui représente des valeurs "positives" est martyrisée par les Lannister qui représentent la loi d'airain de l'argent, accompagné du cynisme le plus absolu.

Mais on découvre assez tardivement que King's landing a des problèmes d'argent. Il semble en effet aux prises avec un problème de dettes souveraines creusées par les souverains dispendieux (quelle idée !). Le royaume est donc fortement endetté auprès de l'Iron Bank. Là, François Hollande pourrait parler de finance sans visage. On ne sait rien de cette banque, si ce n'est que ses représentants sont des pions interchangeables mais que la banque, elle, est éternelle. Mais aussi totalement hors-sol, sans siège social ni agence. Le pouvoir froid et cru de l'argent.

Vous m'avez vu venir : tout cela est donc assez transparent. Un monde post-religieux, théoriquement gouverné par des valeurs de vertus et d'honneur mais dirigé par une classe politique corrompue, bafouant les-dites valeurs, totalement déconnectée du peuple. Les seuls capables et honnêtes ne peuvent prétendre qu'à des accessits de pouvoir temporaires, jamais à la fonction suprême. L'argent est le fervent de la puissance et, en coulisse derrière le royaume se tient une banque froide comme une lame. Et tout ce petit monde vit séparé par une feuille de papier à cigarette de la barbarie dont on redoute les excursions à intervalles irréguliers.

Tout cela n'est pas très enchanteur. Mais il existe une alternative de l'autre côté du monde en la personne de Daenerys Targaryen. Elle représente un négatif (ou plutôt un positif) de l'image de Kings landing. Elle est une femme, sensuelle mais autoritaire, ferme mais juste et surtout porteuse de valeurs totalement étrangères à Westeros : la liberté, une certaine égalité et on pourrait même dire la fraternité. Elle représente dans la série l'alternative d'un despotisme éclairé mais je filerai plutôt la métaphore d'une forme de pouvoir nouveau, un pouvoir encore flou (elle n'a pas de corpus d'idées au démarrage de son aventure, elle se construit en avançant) mais qui semble porteur de nouvelles promesses. On pourrait par exemple parler en notre monde de "démocratie participative" (une belle idée mais dont on peine à définir les contours et surtout les modalités de mise en oeuvre).

Daenerys semble avoir tous les atouts dans sa main et notamment une légitimé absolue. Celle-ci est symbolisée par sa beauté, sa lignée (son père a été viré de King's landing à la suite d'un coup d'Etat, elle se considère donc comme la reine légitime ; par ailleurs, sa famille remonte aux plus illustres anciens),  et, pour couronner le tout, trois dragons qu'elle engendre. Bref, avec de tels atouts dans la main, elle DOIT advenir. Et avec elle les idées de liberté et de compassion qu'elle apporte. Et pourtant, malgré des coups du sort favorables, sa marche semble piétiner, voire s'enliser. Elle délivre des cités, libère des esclaves mais cette même marche a priori irrésistible semble la tenir hors de portée du pouvoir. Les hommes libérés s'avèrent beaucoup plus ingérables que prévus. Les cités délivrées de la tyrannie semblent vouloir y replonger. Après avoir pris des mesures progressistes, elle doit revenir en arrière (la réouverture des fighting pits). Son élan d'idéal, aussi énorme soit-il, semble se briser sur les tares de la nature humaine comme les vagues au bord de la Narrow Sea.

Ainsi, le monde corrompu "fonctionne" et le monde meilleur représenté par Daenerys s'enlise et vient se briser sur les affres de la réalité. Il n'y a pas d'alternative semblent nous dire les auteurs de la série ou alors pas de sitôt. Soit vous acceptez la réalité et sa (grosse) part d'ombre soit vous vous lancez dans un chemin sans retour (et sans résultat) vers l'utopie.

Qui voudrait vivre dans GOT ?

Vous allez me dire : quel rapport avec mon propos introductif sur la bureaucratie ? Essayez de vous représentez, en une année, le temps que vous perdez, à titre personne, en paperasse, formulaires, appel aux call-centers, je tape "*" puis "#" puis ... C'est un fardeau immense, une perte de temps et d'énergie colossale, à titre individuel mais aussi pour l'Humanité dans son ensemble. Et plus le monde se complexifie, plus l'emprise de la bureaucratie semble être grande. Qui sait si le chercheur qui devait inventer ma voiture volante n'a pas perdu le fil de son idée alors qu'il devait remplir un formulaire de subventions ... Certains en sont malades (voir la photo).

Tout le monde s'en rend plus ou moins compte. Robert Badinter vient de rendre un rapport visant à simplifier le droit du travail. François Hollande a lancé "le choc de simplification" dont on n'entend plus parler (il a du être avalé par .... la bureaucratie). Combien de projets, d'impulsion politique finissent enlisés dans les sables de l'Administration ? Comme le dit Graeber, pour vivre dans un monde ouvert (une économie de marché), il faut encore plus de paperasses que pour vivre sous une monarchie (ou une dictature communiste). Encore une fois, c'est une plaie personnelle mais cela va bien plus loin. Malgré les innovations liées à Internet ou aux télécommunications, l'innovation semble quand même être à la peine en ce début de XXIème siècle. En bon ingénieur (et maintenant financier travaillant dans une société d'e-commerce), je ne diminuerai pas les bienfaits du Net mais peut-on comparer ses effets aux disruptions du début du XXème (avion, automobile, électricité) ? Par ailleurs, sur des fronts comme la pharmacie, rien de comparable à la révolution vaccinale ou antibiotique ne semble prêt à éclore. La fission nucléaire est maîtrisée depuis 60 ans mais la fusion est dans les limbes.

Et si la complexité de notre monde avait engendré un tel enfer bureaucratique kafkaïen qu'il nous empêchait maintenant de progresser plus avant ? En ce sens, le "choc de simplification" hollandien semble aussi bienvenu que dérisoire ! Il se pose déjà une question : comment avons-nous pu laisser advenir cela ? C'est la que la transposition à un univers tel que Games of throne peut être utile. Qui voudrait vivre dans GOT ? (bien sur, cela dépend de quel côté du manche vous vous trouvez ...). Vous seriez grandement soulagé côté paperasse mais les relations se feraient sur la base du rapport de force, de la position sociale (House), de l'évaluation permanente de ce que vous pouvez obtenir et/ou craindre de votre interlocuteur.

La bureaucratie a cet effet apaisant : elle est neutre. S'il fallait négocier chaque fois que l'on fait une démarche administrative, évaluer dans quel sens du poil brosser le préposé, réfléchir à la façon dont il faut amener sa requête, ce serait épuisant. Donc nous "aimons" un peu la bureaucratie pour cet univers aseptisé et a priori égalitaire et prévisible qu'elle offre. En toute bonne logique, votre dossier n'est pas traité selon votre rang mais selon une procédure, peut-être tortueuse et insensée mais prévisible et égalitaire. Je parle bien entendu d'une "bonne" bureaucratie où les passe-droits et la corruption n'ont pas ou peu leur place. Si vous décidiez d'aller vivre dans GOT, un monde avec une très faible bureaucratie (encore que ...), vous seriez débarrassé du fardeau de paperasses. Mais il vous faudrait en permanence comprendre quelle ficelle tirer, quel penchant flatter, à quel puissant se suborner pour arriver à vos fins. En clair, il vous faudrait en permanence évaluer l'état des lieux psychologiques (sachant que c'est aux faibles de se demander ce que veulent les puissants - les puissants se foutent de l'état d'esprit des faibles, à moins qu'ils ne deviennent menaçants).

Reste que malgré cet effet "positif" de la bureaucratie, nous arrivons à un point critique où il est légitime de se poser la question des effets néfastes de celle-ci. Nous pouvons nous appuyer sur un très long historique, la bureaucratie ayant démarré sa carrière dans les premiers empires mésopotamiens, bien avant le début de notre ère. Là encore, l'éclairage de GOT est intéressant. La bureaucratie est très faible à King's landing mais cela n'empêche pas quelques conseillers de l'ombre (Varys et Baelish notamment) d'entraver nettement l'action du roi en jouant leur propre agenda. Surtout, la bureaucratie semble être le facteur principal sur lequel se brise l'élan du renouveau de la démocratie incarné par Daenirys. Ses visées sont humanistes mais elle n'arrive pas à trouver la courroie de transmission entre elle et le peuple et se heurte aux bureaucraties des citées libérées.

Je n'ai malheureusement pas de solutions toutes trouvées. J'espère avec ce post non-orthodoxe avoir un peu braqué les projecteurs sur l'omniprésence de la bureaucratie, omniprésence qui fait qu'on ne la remarque même plus tant que cela, sauf quand il s'agit de déclarer ses impôts ou quelque autre démarche pénible. Je pense qu'il s'agit d'une problématique essentielle des sociétés modernes. le recours à la e-administration ne change rien. S'il est plus agréable de remplir de la paperasse en ligne, cela reste de la paperasse. Il y là un gisement brimé de temps, d'énergie et de créativité. Oui, François Hollande tenait quelque chose d'essentiel avec son "Choc de Simplification". Problème étant que, si parfois il peut être bon de soigner le mal par le mal, demander à la bureaucratie de faire reculer la bureaucratie était la dernière des choses à faire.

Nicolas QUINT
Genève, le 29/01/2016

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