samedi 18 juin 2016

CGT, MEDEF, Valls : Extension du domaine du populisme


A 44 ans, je suis trop jeune pour avoir connu Mai 68. Mais j'ai quand même connu quelques grèves et blocages. Ceux liés à la loi Devaquet en 86 avec la mort de Malik Oussekine. J'ai assisté à des charges de CRS place Bellecour (je n'étais pas en face, je n'ai jamais beaucoup aimé ni la foule, ni les manifs et je sens que je ne serais pas fan des coups de matraques), roulé en sens inverse sur l'A6 devant des flics effarés (je vous rassure, pas de trafic en face) alors que des centaines de poids-lourds bloquaient ma voie avant de se faire virer par des chars de l'armée. Et puis le CPE, la manif' pour tous plus récemment. Mais je n'ai surtout pas connu de mai 68 la fin, la volonté des communistes (des stals, des vrais) et des maos de "fusionner les luttes", voire de prendre le pouvoir par la force. De Gaulle s'enfuyant dans le secret à Baden-Baden pour aller s'assurer auprès de Massu du soutien de l'armée, puis revenir organiser une contre-manifestation monstre et un plébiscite qui allait clore mai 68 (le mouvement) et paradoxalement, ce revolutionus interruptus assurant le succès de Mai 68 en profondeur dans la société (qui se souvient que Mai 68 a commencé des mois avant, les étudiants voulant recevoir de la visite féminine dans leur piaule de Jussieu ? des révolutions commencent contre l'oppression ou pour la faim mais là c'était pour la baise).

Mais le conflit interminable que nous vivons actuellement, non, ça je n'ai pas de souvenirs. Cela ressemble à une espèce de lutte à mort entre un syndicat vieillissant, sorti de la matrice idéologique du XXè siècle (il prenait ses ordres de Moscou dans ma jeunesse) et affaibli (il est en passe d'être doublé par la CFDT) face à un gouvernement accusé de social-traîtrise, lui-même le plus faible gouvernement de la Ve république (les IIIe et IVe ne s'étant pas fait remarquer par leur force), débordé, méprisé plus que honni, et qui risque de voir un président sortant de même pas être au 2nd tour de l'élection présidentielle. Evidemment, on ne peut s'empêcher de penser que la gauche française est une hydre à deux têtes, n'ayant pas fait son Bad Godesberg (congrès du SPD allemand où l'économie de marché avait été acceptée en 1959). Elle est en permanence tiraillée entre une aile gauche qui voudrait tout changer et qui n'en peut mais (cf 81-83) et une aile réformiste qui va souvent au-delà de ce que la droite peut réaliser (désinflation compétitive sous Delors, Valls, Macron, ...). On pourra évidemment arguer qu'un même phénomène déchire la droite depuis 30 ans avec le FN.

"Il faut savoir terminer une grève" selon les mots célèbres de Maurice Thorez (qui lui avait été dictés par Moscou, ne souhaitant pas que son allié français ne soit trop affaibli en cas de conflit avec l'Allemagne). Il avait bien sur ajouté "dès que satisfaction a été obtenue". Et surtout, peut-être : "Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles revendications". Je ne me prononcerai pas sur la justesse des conditions, sur le fondement de la loi El Khomri (ou ce qu'il en reste). De toute façon, toute discussion sur le fond est totalement parasitée par le conflit. La loi n'est plus qu'un symbole, bien trop lourd à porter par les seules épaules de Mme El Khomri. Ce qui m'intéresse plus, c'est l'extension du domaine du populisme que semble révéler cette affaire. 

Revenons à le base. A part pour quelques allumés de l'auto-gestion et de l'anarchie ou à moins d'envisager la France comme une juxtaposition de phalanstères à la Fourier, il est impossible que les 66 millions de Français (allez disons 50 en enlevant les enfants) se gèrent directement eux-mêmes. Une fois l'option despotique quasiment disparue après la Révolution Française, la démocratie représentative s'est imposée partout. Il s'agit pour les individus de déléguer la gestion du pays à des élus (idéalement au suffrage universel). Evidemment, ceux-ci doivent s'appuyer sur une bureaucratie, nommée elle (quoique les juges ou les Shérifs puissent être élus, comme aux USA, mais cela ne manque pas d'inconvénient) et qui peut s'avérer très puissante (les gouvernants passent, elle, elle reste - là encore, le spoil system américain montre une autre voie). Entre ces élites et le pékin moyen existe ce qu'on appelle les corps intermédiaires : syndicats (patronaux ou de salariés) ou encore la presse (et tous ses avatars) en tant que contre-pouvoirs. 

Seulement voilà, dans tous les pays développés, ceux que leur détracteurs appellent les "élites mediatico-politiques" voient leur crédibilité fondre comme l'acide. Gouvernants, journalistes, hauts fonctionnaires, syndicats, tous sont jetés aux orties par cette apparente nouvelle maladie de la démocratie (que l'on ne peut comparer, je pense, à celle des années 30). Et malheureusement nul part autant qu'en France. France qui est devenue la pionnière du nouveau populisme (nouveau car il y a eu Poujade en France dans les années 60 et d'autres ailleurs) depuis 30 ans avec le Front National. Bien sur, le phénomène est très loin d'être limité à la France (M3S en Italie, UKIP en Angleterre, Pologne, Hongrie, US avec Trump, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, ...). 

Ce qui est assez étonnant, c'est que le populisme est une sorte d'OVNI de la politique. On n'en trouve pas de définition univoque. On évoque souvent le fait de s'adresser directement au peuple hors de la représentation populaire (les élus) et par-dessus la tête des corps intermédiaires. Ceci étant, vouloir parler directement "au peuple", malgré la vanité que cela sous-tend, ne semble pas bien grave. Après tout, De Gaulle n'a-t-il pas conçu la fonction présidentielle comme la "rencontre d'un homme et d'un peuple" (et pas via les syndicats par exemple). On sent bien qu'il est question d'autre chose, du rejet des élites et d'une certaine démagogie. Ce rejet des élites est, je pense, au centre de l'affaire.

D'où vient-il ? Certains invoqueront l'individualisme (en se tournant même vers les idéaux libertaires des années 60/70 qui ont sévi en France et dans la plupart des grandes démocraties) mais je n'y crois guère. On nous rebat les oreilles du "faire société" (je hais cette expression) mais homo sapiens  est bâti pour vivre en société. Freud a merveilleusement décrit en 1927 dans Malaise dans la culture la tension permanente entre Eros et Thanatos, le besoin impérieux de l'Homme de vivre en société et les accommodements permanents exigés par cette vie en société. Rien de nouveau sous le soleil. La faiblesse de la classe politique est souvent mise en avant mais ne souffre-t-elle pas de la comparaison avec les grandes figures issues du creuset des temps tragiques ? (De Gaulle, Churchill, ...)? Il y a aussi de la lassitude après tant d'années de paix, une corruption des élites bien existante (même si pas généralisée non plus), le sentiment de l'impuissance des politiques à nous sortir du marasme apparu il y a presque deux générations, la méfiance apparue vis-à-vis du progrès technique, l'impression que le choix électoral est bien rabougri. Je pense aussi et surtout que Dieu est quasi-mort (surtout en France, cela n'est pas vrai aux US), les grandes idéologies ont sombré et la population voit les politiques faire des modifications à la marge d'un système qu'elle estime cassé et proposer des patchs quand elle voudrait un nouveau logiciel. Cette même population se cabre cependant à la moindre modification, étalant ses paradoxes. Reste que les discours des politiques n'essaient même plus de projeter un chemin vers le futur.

Il y a quelques années, Ségolène Royal, fidèle à sa capacité hors-pair à renifler l'air du temps et à sa constante incapacité à formaliser quoi que ce fût, a inventé le terme démocratie participative qui a fait florès depuis. Mais de quoi s'agirait-il ? Exhumer enfin le Référendum d’Initiative Populaire pour en faire un système de votation à la Suisse ? Faire des panels de citoyen pour discuter des questions comme l'euthanasie comme dans les pays scandinaves ? Certes, ce seraient de bonnes choses mais je n'y vois là qu'un adjuvant à la démocratie représentative, en rien un changement de fonctionnement de notre régime. Avec la technologie, on pourrait imaginer une République du Sondage Permanent avec une appli sur notre smartphone où nous répondrions tous les jours à des questions sur l'implication de troupes au sol en Syrie, sur le code du travail, la libéralisation du marché des taxis ou le menu des cantines scolaires. Problème : les prémices de la Démocratie Participative repose sur l'hypothèse de la sagesse des foules. Or, comme le montre très bien Gérald Bronner dans La démocratie des crédules, celle-ci est un mythe. Par ailleurs, comment faire un référendum sur un sujet tel que la loi El Khomri ? Celle-ci se prêt très mal à une réponse oui/non. On peut très bien l'accepter ou la réfuter partiellement, souhaiter des aménagements, ...

Revenons à la loi El Khomri. Elle est présentée par un exécutif hautement impopulaire, avec un président n'ayant plus que 15% de soutien parmi la population. Un président qui a également trahi ses promesses de campagne (de même que le précédent) et qui dispose d'une majorité tellement fractionnée qu'il doit utiliser le 49.3. N'exagérons pas cependant l'importance de celui-ci. Après tout, il fait partie de la constitution et a abondamment été utilisé dans le passé (record détenu par Michel Rocard, avec 24 fois en 3 ans). En face, la CGT qui revendique 2,86% des salariés (vu le taux de syndicalisation et le poids de la CGT, c'est une fourchette plutôt haute). Le troisième larron, le MEDEF ne représente pas beaucoup mieux les entreprises, notamment les PME, et la CGPME est elle inaudible.

Passons sur le fait que la CGT emploie une pratique de grève politique tous azimuts alors même que celle-ci est interdite en France (mais tolérée suite à des arrêts du Conseil d'Etat). Une des actions les plus violentes (pourtant sans effusion de sang) fut le chantage exercé sur la presse. La CGT du livre a empêché la parution de tous les quotidiens sauf ceux qui publieraient une tribune de son secrétaire général (ce que seul l'Huma a fait ... tiens donc). La CGT a donc mis le couteau sous la gorge à un autre corps intermédiaire (la presse) pour faire passer son message. Une pratique totalitaire et ... populiste. La CGT ne veut pas non plus négocier et Philippe Martinez dit à qui veut l'entendre que les grèves sont la faute du gouvernement qui ne veut pas céder (là aussi, cherchez l'ouverture). Ce faisant, elle conteste ouvertement l'exécutif élu, l'assemblée élue (même ayant voté via le 49.3). Les chiffres donnés par la centrale (1.000.000 de manifestants contre 100.000 pour la police - sachant que des tests effectués par des journaux montre que la police a globalement le bon chiffre) sont, eux,  risibles. La CGT accuse Manuel Valls de prendre la France en otage et vice-versa. Les autres parties ne sont pas en reste : Gattaz traite la CGT de terroristes (très malin dans le climat actuel) et Valls accuse le service d'ordre de chercher à tuer des policiers ! (les nervis de la CGT ne sont pas des tendres et je n'ai aucune peine à les imaginer casseurs et violents. Chercher, volontairement, à tuer un policier ou un CRS, c'est une autre affaire).

Les français semblent de plus en plus spectateurs d'un combat à trois (Gouvernement, MEDEF, CGT) où ils sont constamment interpellés mais où le sujet principal (le chômage) ne semble plus n'être qu'un prétexte. Le populisme a tellement gagné le débat que le FN ne se sent même plus obligé d'y participer. Le gouvernement est dans une impasse. Malgré la peau de chagrin de la loi, il ne peut faire aveu de faiblesse en faisant marche arrière. Par ailleurs, le manque d'autorité est un des griefs les plus souvent fait aux politiques (Sarkozy a largement été élu sur ce thème). Evidemment, voir un gouvernement de gauche brandir l'interdiction de manifester et marcher (de loin quand même) dans les pas de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ce serait assez étrange. En attendant, c'est un combat où la République est perdante, glissant dans l'impuissance, le marasme et le populisme.

2 commentaires :

  1. Bonjour, si j'ai bien compris l'article, je pense que vous vous êtes trompé de syndicat dans la phrase "(il est en passe d'être doublé par la CGT)", ce serait pas CFDT plutôt ?

    Amicalement,

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